2009 – Karim Ghaddab

(texte paru dans le catalogue de l’exposition Soizic Stokvis publié par l’Espace d’art Camille Lambert de Juvisy-sur-Orge, 2009)

L’un — Des lignes droites, des couleurs vives, des applats : le vocabulaire est celui de l’abstraction géométrique. Quant au propos, avec ces photographies de paysages urbains, de chantiers et d’autoroutes, ces références graphiques au plan d’urbanisme, on y retrouve la dimension utopique et positiviste héritée du modernisme, tendance Bauhaus, De Stijl et constructivisme russe.

L’autre — De toute évidence, mais cela, chacun peut le voir. Inutile, donc, de le dire.

L’un — Et que voulez-vous dire qui ne se voie pas ? Apprenez qu’une œuvre est toujours une évidence, en ce sens qu’elle ne montre rien d’autre — ni plus, ni moins — que ce qu’elle montre.

L’autre — Ce que je vois est ce que je vois ?

L’un — Exactement.

L’autre — Sans doute, mais c’est un Américain qui a dit cela et vous savez comment sont ces gens : description objectiviste et analyse analytique…

L’un — Vous avez mieux à proposer ? Est-ce que vous prônez le retour à l’empathie avec l’œuvre, aux envolées lyriques et autres analogies sentimentales ? On est en droit de penser que la critique contemporaine, au moins depuis Greenberg, a dépassé cette rhétorique exténuée.

L’autre — Allons, vous me connaissez suffisamment pour ne pas me soupçonner de…

L’un — À voir ! Ou bien peut-être êtes-vous un de ces adeptes de la transcendance des œuvres : il y aurait, mystérieusement véhiculés dans les plis épais de la matière, des sens enfouis qu’il reviendrait au regardeur de mettre au jour. Dans ce cas, je crains qu’à force de décryptage et d’interprétation, on puisse faire dire à peu près n’importe quoi à n’importe quelle œuvre. Avant que vous ne m’interrompiez : je sais bien que l’œuvre est ouverte, mais cela n’autorise pas tout et surtout n’importe quoi : malgré cette polysémie constitutive, il y a des limites à l’interprétation.

L’autre — Sans doute, les limites de la crédibilité et de la vraisemblance, exactement comme pour n’importe quelle vision du monde. De ce point de vue, les œuvres d’art ne sont pas retranchées du réel.

L’un — C’est précisément ce que je disais : ce que nous voyons est ce que nous voyons ! Mais revenons à Soizic Stokvis : que voyez-vous d’autre, dans son travail, qu’un héritage de l’abstraction géométrique moderniste ? Puisque, selon vous, ce qui se voit ne mériterait pas d’être écrit…

L’autre — Non, pas ce qui se voit, mais ce qui se montre, ce qui s’exhibe au premier plan et occulte toute profondeur : ce qui est, littéralement, ob-scène. Donc, derrière ce que vous voyez — et à juste titre — chez Soizic Stokvis, il me semble que le fond de scène est plutôt romantique.

L’un — Romantique !? Vous déraisonnez !Voulez-vous me dire où se cache l’iconographie romantique dans ce travail ? Où sont les torrents, les gouffres, les tempêtes, les naufrages ? Où est même la nature ? Soizic Stokvis s’intéresse, au contraire, à la ville, aux zones périurbaines, aux chantiers. Ses graphismes essentiellement linéaires proviennent incontestablement des codes urbains, voire du manga, depuis Hokusai jusqu’aux actuelles bandes dessinées japonaises et des auteurs comme Yamada, Tsutsui, Toriyama, etc.

L’autre — Oui, mais je ne crois pas que les choses soient aussi binaires. Ce graphisme de type manga révèle lui-même une fascination pour le mouvement. Quant à la nature, si vous regardez le travail photographique de Soizic Stokvis, vous verrez que partout ressurgissent les herbes folles. Sur les bas-côtés des autoroutes, dans les no man’s land des chantiers, une végétation discrète mais omniprésente sert de signe visuel et de raccord entre des espaces hétérogènes. Le travail de montage dans les photographies correspond aux lignes de fractures de la végétation dans ce type de paysages.

L’un — Admettons. Mais, formellement, la peinture romantique est caractérisée par une affirmation de la touche, du geste, du mouvement, d’une apparente rapidité d’exécution. Vous m’opposerez sans doute des exceptions comme Caspar David Friedrich, mais il n’en reste pas moins que la peinture de Soizic Stokvis est bien plus proche de Mondrian, Vantongerloo, Van Dœsburg, Moholy-Nagy, Lissitzky, etc.

L’autre — Comme vous le dites vous-mêmes, l’exacerbation de la touche n’est pas une constante dans la peinture romantique. Mais vous avez raison : Soizic Stokvis peint en applats monochromes, elle utilise volontiers des rubans adhésifs, non seulement pour protéger certaines zones pendant le travail de peinture, mais aussi en guise de peinture. Certaines lignes ne sont pas peintes, elles sont matérialisées par une bande de ruban adhésif coloré. Mais ce qui me semble essentiel, c’est que tout ce dispositif participe d’une rhétorique de la rapidité, ou plutôt d’une « apparente rapidité », comme vous le disiez à propos des romantiques. Car si le travail de Soizic Stokvis reprend en partie des dispositifs (travail directement sur le mur, usage du ruban adhésif, travail de montage des photographies) et un vocabulaire formel (couleurs vives, lignes brisées, motifs éclatés) proches du tag, ses peintures murales sont en réalité beaucoup plus longues et fastidieuses à réaliser que l’image ne le laisse supposer. Ce qui importe, c’est la sensation de mouvement permanent liée à ce vocabulaire et ces dispositifs.

L’un — Vous êtes donc d’accord pour considérer que ce mouvement est lié à l’environnement urbain et, plus généralement, aux mutations accélérées des sociétés contemporaines. Les photographies de Soizic Stokvis montrent des chantiers, des voies de chemin de fer, des ports marchands, des zones industrielles, des camps de caravanes, autant de zones consacrées à la circulation et la transformation. La grande peinture murale réalisée à l’espace d’art Camille Lambert montre une sorte de plan architectural orthogonal qui semble exploser en lignes bleues sur les murs et le plafond. Pour ma part, j’y retrouve le développement tentaculaire des mégalopoles, les réseaux informatiques, la mobilité des travailleurs et les migrations de population… Tout cela est bien loin de la contemplation nostalgique des romantiques.

L’autre — Je n’en suis pas si sûr. Ces signes de l’hyper-activité contemporaine que vous notez relèvent de la catégorie du sublime. En cela, ils ne diffèrent guère de la nature paroxystique et des éléments déchaînés du romantisme. Dans les photographies de chantier, les gigantesques trous des fondations d’immeubles sont semblables au Gouffre de Paul Huet, les masses de béton découpées évoquent les sommet rocheux de Friedrich, Ward ou Oehme, les échafaudages peuvent rappeler Le pont du diable de Karl Blechen ou les ruines d’Hubert Robert… Je ne crois pas que le travail de Soizic Stokvis soit, de manière univoque, dans la positivité. Il est traversé, me semble-t-il, par le sentiment d’un monde pris de convulsions, et ces convulsions sont conjointement celles de l’accouchement ou de l’agonie. Certes, il témoigne de l’accélération propre à notre contemporanéité, mais c’est une accélération fiévreuse, critique, menaçante.

L’un — Cela me permet de revenir à Mondrian, si vous voulez bien.

L’autre — Je vous en prie.

L’un — Dans un entretien avec James Johnson Sweeney, en 1943, Mondrian confie : « Je pense que l’élément destructeur est trop négligé en art ». Et dans des notes de 1940, il explique : « Quand la destruction détruit des limitations, cela devient bon pour la culture humaine. Détruire des limitations intérieures ou extérieures est le seul moyen de progresser. C’est une libération. La limitation nous attache, et tout ce qui attache empêche la construction, la croissance ». L’abstraction géométrique et, singulièrement, le Néo-plasticisme et le Bauhaus, ne sont pas dans une apologie naïve de la construction, comme vous semblez le croire. Le romantisme n’a pas le monopole de la négativité, il ne l’a pas.

L’autre — Peut-être parce que le formalisme est toujours un romantisme.

L’un — Vous recommencez ! Tout est dans tout et réciproquement. C’en est trop ! Brisons là.

© Karim & Ghaddab
2009