2018 – Michelle Debat

A propos de LINEAR

Et si une œuvre prenait forme lorsqu’elle retourne comme un gant ce dont jusque là elle semblait procéder ? Et si une écriture plastique se construisait au fil d’espaces et de temporalités expérimentés, tant dans leur contrainte que dans l’excès de leur liberté. Et si l’écriture d’une œuvre se découvrait à partir d’un vocabulaire formel quasi obsessionnel, inventant au fur et à mesure de ses mises à l’épreuve, ses propres signes ? Et si alors, un alphabet visuel, dévoilait à son tour la force d’élocution d’un langage artistique signant son articulation singulière avec le monde qui nous entoure, mais pas n’importe lequel, celui qui obsède tout artiste – obséder dans le sens de chercher, d’explorer, d’épuiser parfois les fondamentaux mêmes qui tissent la cohérence d’une pensée et ce quelques soient les médiums d’expression choisis – ce monde ici, pour Soizic Stokvis, étant le réel construit à force de mutations urbaines, d’étagements de zones péri-urbaines, d’implantation de structures graphiques là où s’étendaient jusqu’à alors, surfaces et parcelles d’une nature encore arpentable.

C’est de tout ceci dont témoigne la dernière œuvre intitulée Linear (1), de l’artiste d’origine hollandaise, Soizic Stokvis. C’est en effet de cette évidence qui nourrit toute création dont « parle » cette dernière exposition. Y dialoguent en effet, dans une grande justesse et complémentarité presque inattendue, les grands plans et pans de peinture murale orangé – vermillon de l’artiste et les petites flammèches noires et blanches du protocole bien connu de répétition de Christian Jaccard.
Et c’est justement dans cette confrontation – juxtaposition de plans et de formes, de rectangles colorés et de surfaces de réserve blancs, que se découvre l’objet d’intérêt de la peintre, à savoir l’espace et non le mur.

En effet, parce qu’elle a longtemps peint, tracé, multiplié, croisé, superposé, décliné, conjugué, lignes et grilles chères aux mouvements de la première modernité artistique européenne, l’œuvre de Soizic Stokvis a souvent été mise en perspective avec l’abstraction géométrique mais surtout avec la démarche d’extraction structurelle de cet autre grand peintre hollandais que fut Piet Mondrian ou celle encore plus pertinente de cet autre très peintre et architecte que fut Théo van Doesburg. Mais c’est de manière récurrente, face à notre environnement urbain et technologique de plus en plus tentaculaire et rhizomatique, que l’artiste continue à extraire inexorablement, d’un médium à l’autre, (photographie, dessins, peintures, objets sculpturaux…), la structure graphique des innombrables réseaux linéaires que dessinent aujourd’hui notre nouvelle modernité. C’est en effet dans ses incontournables zones de friches et de chantiers, de dédales routiers et de bâtis modulaires, là où la nature s’artificialise au même moment où l’architecture elle, emprunte à une abstraction naturelle que Soizic Stokvis puise ses motifs graphiques et ses formes de plus en plus épurées. Peut-être parce que ces espaces là, où nature et urbanisme n’ont pas trouvé de terrain d’entente, sont-ils de plus en plus occupés faute d’être habités ? Alors l’artiste simplifie de plus en plus son vocabulaire formel pour inverser les priorités d’une perception visuelle souvent distraite par l’anecdote du vu et moins concernée par la profondeur du perçu.
Dès lors, les grands pans colorés oscillant entre croix latine et T de l’architecte, acquièrent le statut de signes d’un langage plastique dont l’espace d’exposition devient le premier embrayeur. De la ligne à l’aplat, de la surface au plan, du graphisme au réseau, de la structure à la strate, la surface a délégué à l’espace le premier rôle d’un dispositif plastique où la peintre devient sculpteur de la couleur et architecte du lieu, où l’artiste à force de déployer son vocabulaire, et d’étirer son alphabet géométral, œuvre (au sens d’œuvrer) un espace où s’invente une nouvelle glossolalie – un nouveau « parler » en langue plastique – où formes et surfaces sont devenus signes d’un nouveau langage perceptuel. Et c’est dans ce retournement là, entre signe et forme, langage et espace, que se jouent aujourd’hui, tant dans l’exposition Linear que dans celle à venir Something/Around (2) à Nîmes, les nouveaux enjeux artistiques de la plasticienne, peintre, sculptrice mais aussi architecte … Soizic Stokvis.

Michelle Debat
Juillet 2018


(1) Linear, mural de Soizic Stokvis réalisé face à l’intervention de Christian Jaccard, au sein de l’ exposition collective, MUR/MURS, la peinture au-delà du tableau, Musée d’art moderne de Gyeonggi, Corée du Sud, avril-juin 2018.

(2) Something/Around, exposition personnelle de Soizic Stokvis, La Vigie Art Contemporain, à Nîmes, septembre 2018-janvier 2019


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